XVII
LA physionomie de Sydney Horbury ne plaidait pas en sa faveur. Il entra dans la pièce, et, l'air embarrassé, se frottant les mains l'une contre l'autre, il jetait des regards furtifs aux personnes présentes.
« Est-ce vous Sydney Horbury ? lui demanda Johnson.
— Oui, monsieur.
— Valet de chambre du défunt Mr. Lee ?
— Oui, monsieur. (Il reprit ses manières onctueuses.) C'est affreux, n'est-ce pas, monsieur. J'ai cru tomber à la renverse quand Gladys m'a annoncé la nouvelle. Pauvre vieux monsieur… »
Johnson l'interrompit :
« Contentez-vous de répondre à mes questions, je vous en prie.
— Bien, monsieur.
— À quelle heure êtes-vous sorti ce soir, et où êtes-vous allé ?
— J'ai quitté la maison un peu avant huit heures, monsieur, et je suis allé au cinéma qui se trouve à cinq minutes d'ici voir jouer L'Amour à Séville.
— Vous a-t-on vu au cinéma ?
— La dame qui tient la caisse me connaît, monsieur, ainsi que l'ouvreuse. De plus, je m'y trouvais en compagnie de mon amie à qui j'avais donné rendez-vous.
— Ah ! Comment se nomme-t-elle ?
— Doris Buckle, monsieur. Elle travaille aux Laiteries réunies, 23, Markham Road, monsieur.
— Bien. Nous contrôlerons ces renseignements. Êtes-vous rentré directement ?
— Non. Je suis allé d'abord reconduire mon amie. Puis je suis venu tout droit ici. Je dis la vérité, monsieur. Je n'ai rien à voir dans ce crime. J'étais… »
D'un ton bienveillant, le colonel Johnson lui dit :
« Personne ne vous accuse.
— Bien sûr, monsieur. Mais c'est ennuyeux quand un meurtre arrive chez les gens que vous servez.
— Naturellement. Étiez-vous depuis longtemps au service de Mr. Lee ?
— Un peu plus d'un an, monsieur.
— Cette place vous plaisait-elle ?
— Oui, monsieur. J'en étais satisfait. On me payait bien. Mr. Lee n'était pas toujours commode, mais je supportais son caractère difficile.
— Vous avez peut-être une certaine expérience des invalides ? intervint le chef de police.
— Oh ! oui, monsieur. J'ai été au service du major West et de l'honorable Jasper Finch…
— Vous expliquerez tout cela à Sugden plus tard, dit le colonel Johnson. Je voudrais savoir à quelle heure vous avez vu Mr. Lee vivant pour la dernière fois.
— Vers sept heures et demie, monsieur. Tous les soirs, à sept heures, je portais à mon maître un léger repas et je le préparais pour le lit. Ensuite, il restait assis dans son fauteuil, en robe de chambre, à côté du feu, jusqu'à ce que l'envie lui prenne de se coucher.
— À quelle heure environ ?
— Cela dépend, monsieur. Quelquefois, il se couchait de bonne heure, à huit heures… s'il se sentait fatigué. D'autres soirs, il veillait jusqu'à onze heures.
— Vous prévenait-il lorsqu'il voulait se coucher ?
— Oui, monsieur, il sonnait.
— Et vous l'aidiez à se mettre au lit ?
— Oui, monsieur.
— Mais ce soir, vous étiez libre…
— Oui, monsieur, le vendredi est mon jour de sortie.
— Et comment aurait fait Mr. Lee pour aller se coucher ?
— Il aurait sonné et Tressilian ou Walter serait venu l'aider.
— Était-il impotent… ou pouvait-il se mouvoir seul ?
— Il se déplaçait seul, mais assez difficilement. Il était arthritique et souffrait de rhumatismes, monsieur, et certains jours plus que d'autres.
— Allait-il dans d'autres pièces pendant la journée ?
— Non, monsieur. Il préférait demeurer dans sa chambre à coucher, une pièce spacieuse et bien éclairée.
— Vous disiez que Mr. Lee avait dîné à sept heures ?
— Oui, monsieur. J'enlevai ensuite le plateau et plaçai la bouteille de sherry et deux verres sur le bureau.
— Pourquoi ?
— Par ordre de Mr. Lee.
— Était-ce dans ses habitudes de vous demander le sherry ?
— De temps à autre. Il était interdit de monter voir Mr. Lee le soir, à moins qu'il n'invitât un des siens. Il préférait passer les soirées seul, mais quelquefois, il me faisait descendre pour inviter Mr. ou Mrs. Alfred, ou tous les deux, à monter après dîner.
— Mais ce soir, il ne vous chargea point de prier un membre de sa famille de venir lui tenir compagnie ?
— Non. Il ne me donna aucun message pour eux, monsieur.
— Il n'attendait donc personne de sa famille ?
— À moins qu'il n'ait prié personnellement un d'eux de monter.
— Bien sûr. »
Horbury reprit :
« Lorsque j'eus mis de l'ordre dans la chambre, je souhaitai une bonne nuit à Mr. Lee et je le quittai. »
Poirot demanda :
« Avez-vous arrangé le feu avant de descendre ? »
Le valet hésita.
« Ce n'était pas nécessaire, monsieur. Il flambait très bien.
— Est-ce que Mr. Lee aurait pu le tisonner lui-même ?
— Oh ! non, monsieur. Mr. Harry avait dû ajouter du bois dans le feu.
— Mr. Harry Lee se trouvait donc dans la chambre de son père lorsque vous êtes monté avec le plateau du dîner.
— Oui, monsieur. Il sortit lorsque j'entrai.
— Quelle était l'attitude des deux hommes, autant que vous avez pu en juger ?
— Mr. Harry Lee semblait de très bonne humeur, monsieur. Il rejetait la tête en arrière et riait aux éclats.
— Et le vieux Mr. Lee ?
— Il me parut calme et plutôt pensif.
— Bien. Je voudrais encore vous parler d'autre chose, Horbury. Pouvez-vous nous dire ce que sont devenus les diamants que Mr. Lee gardait dans son coffre-fort ?
— Des diamants, monsieur ? Je n'ai jamais vu de diamants.
— Mr. Lee gardait dans sa chambre un lot de diamants bruts. Vous l'avez sûrement vu les tenir dans sa main ?
— Ces drôles de petits cailloux, monsieur ? Oui, une ou deux fois je l'ai vu jouer avec ces pierres. Mais j'étais loin de me douter que c'étaient des diamants. Il les a montrés à la jeune demoiselle étrangère hier… ou avant-hier. »
Le colonel Johnson dit brusquement :
« Ces pierres ont été volées. »
Horbury s'écria :
« J'espère, monsieur, que vous ne me soupçonnez pas de les avoir prises ?
— Je ne vous accuse nullement, dit Johnson. Mais pouvez-vous nous fournir quelques renseignements capables de nous aider ?
— Au sujet des diamants, monsieur ? Ou sur le meurtre ?
— Sur les deux. »
Horbury réfléchit. Il passa sa langue sur ses lèvres pâles et lança autour de lui des regards furtifs.
« Je ne vois rien à dire, monsieur. »
Poirot lui demanda d'une voix encourageante :
« Voyons, au cours de votre service, n'auriez-vous pas surpris quelques bribes de conversation qui pourraient nous être utiles ?
— Non, monsieur, je ne crois pas. Je sais qu'il existait une sorte de malentendu entre Mr. Lee et quelques-uns des membres de la famille.
— Expliquez-vous.
— J'ai cru comprendre que Mr. Alfred ressentait un peu de dépit du retour de Mr. Harry Lee. Son père et lui ont échangé des mots aigres-doux à ce sujet. »
Vivement, Poirot lui demanda :
« Cet entretien avec Mr. Alfred eut-il lieu après qu'il eut découvert le vol des diamants ?
— Oui, monsieur. »
Poirot se pencha en avant.
« Horbury, dit-il doucement, il me semblait que vous ignoriez le vol des diamants et que c'est nous qui venions de vous l'apprendre. Alors, comment savez-vous que Mr. Lee eut cette conversation avec son fils après qu'il eût constaté le vol ? »
Horbury devint rouge brique.
« À quoi bon essayer de mentir ! lui dit Sugden. Allons, parlez ! Quand l'avez-vous su ?
— J'ai entendu mon maître en parler à quelqu'un au téléphone, répondit le domestique d'un air sournois.
— Étiez-vous dans la chambre ?
— Non, monsieur. À la porte. Je ne pouvais pas bien entendre… je n'ai saisi qu'un mot ou deux.
— Qu'avez-vous entendu exactement ? lui demanda Poirot.
— J'ai surpris les mots vol et diamants… et quelque chose comme ce soir à huit heures. »
Le chef de police Sugden acquiesça d'un signe de tête.
« C'est à moi qu'il parlait, mon garçon. Vers cinq heures dix, n'est-ce pas.
— Oui, c'est cela, monsieur.
— Lorsque vous êtes rentré dans la chambre, votre maître paraissait-il inquiet ?
— Un peu, monsieur. Il avait l'air ennuyé.
— Si bien que vous avez pris peur, hein ?
— Oh ! Mr. Sugden, ne dites pas cela. Je n'ai pas touché aux diamants. Vous ne pouvez m'accuser de les avoir pris. Je ne suis pas un voleur. »
Impassible, le chef de police déclara :
« C'est à voir ! »
Il lança un coup d'œil interrogateur à son supérieur, et Johnson lui ayant fait un signe de tête, il ajouta :
« Cela suffit, mon garçon. Nous n'avons plus besoin de vous ce soir. »
En hâte, le serviteur sortit du bureau.
Sugden félicita Poirot.
« Un joli travail, monsieur Poirot ! Vous lui avez tendu un piège et il s'est laissé prendre. Je ne sais si cet individu est un voleur, en tout cas je certifie que c'est un menteur de la pire espèce.
— Quel personnage répugnant ! fit Poirot.
— Je suis bien de votre avis, dit Johnson. Que conclure de sa déposition ?
— J'y vois trois hypothèses, déclara Sugden : 1° Horbury est un voleur et un assassin ; 2° Horbury est un voleur et pas un assassin ; 3° Horbury est innocent. Sa déposition me fait pencher pour la première. Il entend son maître téléphoner et comprend que le vol est découvert. Les manières de son maître lui donnent à penser qu'on le suspecte. Dès lors, il trace son plan. Ostensiblement, il sort de la maison à huit heures pour se préparer un alibi. Mais quoi de plus facile que de se glisser hors d'un cinéma et de revenir ici sans se faire voir ? Je sais qu'il était en compagnie d'une femme. Il doit avoir bien confiance en elle, car elle peut le vendre. Je verrai demain ce que je puis en tirer.
— Comment aurait-il fait pour pénétrer dans la maison ? demanda Poirot.
— Cela paraît compliqué, admit Sugden. Cependant, la chose est encore possible. Une des domestiques a pu lui ouvrir une porte de côté. »
Poirot leva les sourcils et prononça d'un ton railleur :
« Il se met ainsi à la merci de deux femmes ? Une femme, c'est déjà un grand risque, mais deux… eh bien, moi, je trouve cela fantastique !
— Certains criminels ne doutent de rien », observa Sugden.
Après un moment, il reprit :
« Prenons maintenant la seconde hypothèse : Horbury s'empare des diamants, les sort de la maison dans la soirée pour les remettre à un complice. Tout va bien jusque-là. Reste maintenant à prouver qu'une autre personne avait choisi ce soir même pour tuer le vieux Mr. Lee, cet autre n'ayant rien à voir avec le vol des diamants. Voilà une coïncidence plutôt bizarre ! Hypothèse n°3 : Horbury est innocent du vol et du meurtre. À nous de découvrir la vérité ! »
Étouffant un bâillement, le colonel Johnson consulta sa montre et se leva.
« Ma foi, nous avons suffisamment travaillé cette nuit. Avant de partir, jetons un coup d'œil dans le coffre-fort. Ce serait drôle si les diamants s'y trouvaient. »
Mais les diamants n'y étaient pas. Ils découvrirent la combinaison des chiffres dans un petit carnet placé dans la poche de la robe de chambre du mort, suivant le renseignement fourni par Alfred Lee. Le coffre-fort renfermait un sac vide en peau de chamois et divers papiers, dont un seul offrait quelque intérêt.
C'était un testament datant d'une quinzaine d'années. Outre différents legs sans importance, les volontés testamentaires de Siméon Lee étaient des plus simples. La moitié de la fortune du père allait à Alfred Lee. L'autre moitié devait être divisée en parts égales entre les autres enfants : Harry, George, David et Jennifer.